Zoom sur la cité idéale de Maata Moulana

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La cité idéale de Maata Moulana

C’est une bourgade d’à peine 3 000 habitants, qui a sa monnaie et son organisation sociale. Créée dans les années 1950 au coeur du désert mauritanien, elle vit de l’enseignement de l’islam.

D’abord, la surprise. Ici, au milieu des dunes de sable, surgie de nulle part, se dresse une vraie ville saharienne : des centaines de modestes habitations de brique ocre, des rues qui n’en sont pas, des présences fugitives et, dominant l’ensemble, les deux fins minarets d’une mosquée pointés vers le ciel. Pas âme qui vive donc pendant des dizaines de kilomètres de piste, hormis quelques dromadaires, et soudain, comme dans un dessin animé, une cité bien réelle avec une palmeraie, des odeurs, des êtres humains.

Bienvenue à Maata Moulana, littéralement “le don de Dieu”, la ville où l’on enseigne “l’islam, le vrai”, dit un habitant. “L’islam, tout court”, rectifie le chef de la communauté, un homme d’une cinquantaine d’années tout de blanc vêtu, avare de ses mots, Abdallah el hadj Ould Mishry que tout le monde appelle “El Hadj”.

Située à un peu moins de quatre heures de Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, Maata Moulana est une sorte d’utopie vivante, une cité idéale qui vit au rythme de la religion musulmane, plus précisément d’une branche du soufisme tidjane, apparue au XIXe siècle au Maghreb avant d’essaimer en Afrique subsaharienne.

La vie de la cité est solidement encadrée. Pas d’alcool à Maata Moulana ni de tabac (toléré pour les seuls étrangers). Pas de poste de télévision dans les habitations. Des chefs de quartier sont chargés de faire respecter les lois de la cité et de résoudre les éventuels conflits de voisinage.

L’organisation sociale se fait par tranche d’âge. Les garçons de moins de 10 ans sont des “bourgeons” ; ils rejoindront ensuite la “génération de l’espoir”, puis celle de “la foi” et enfin, à partir de 40 ans, celle des “sages”. A chaque génération, sa fonction dans la cité. La propreté de la ville – remarquable -, le désensablement des maisons, par exemple, incombent aux plus jeunes.

Une organisation identique est appliquée aux femmes. Leur sort est probablement plus enviable que dans le reste de la Mauritanie. La polygamie est admise (“El Hadj” a trois épouses issues de tribus différentes), mais sous condition : il faut être un “sage” et disposer d’un revenu confortable. Maata Moulana se revendique comme la ville de Mauritanie où le taux de scolarisation des femmes est le plus élevé.

A Maata Moulana, la présence de l’Etat est en pointillé. Il y a des écoles primaires, un collège et un lycée, mais pas de police. Les impôts locaux sont acquittés par un délégué de la cité au nom de la collectivité. La répartition et le recouvrement sont une affaire interne qui ne concerne pas l’administration. Deux types de monnaie continuent à coexister : les dents de poisson finement travaillées par les femmes, qui les utilisent aussi comme parures, et les pièces et les billets de banque de l’Etat.

La vie politique nationale n’a pas droit de cité à Maata Moulana. En cas de scrutin, “El Hadj” fait en sorte que tous les candidats recueillent un même nombre de voix. C’est ce qui s’est passé aux dernières législatives et, en 2007, à l’élection présidentielle – alors qu’un des deux candidats appartenait à la confrérie tidjane. “Il était important de conserver l’amitié de tous les candidats”, explique le cinéaste Abderrahmane Salem, qui a grandi à Maata Moulana.

En attendant que le jardin de plantes médicinales en cours d’installation à proximité de la mosquée procure des revenus à la communauté (il devrait approvisionner les pharmaciens du pays), la ville vit de l’enseignement de l’islam soufi. Exemple unique en Mauritanie, la bourgade accueille près de 1 500 élèves pour une population qui ne dépasse pas 3 000 âmes. Rien ne le signale au visiteur, mais une quarantaine d’écoles religieuses ont pignon sur rue, dont une majorité dirigées par des femmes.

L’Etat ne subventionne pas les établissements coraniques, mais l’enseignement y est peu coûteux : 20 ouguiyas (la monnaie nationale) par élève et par semaine, soit moins de 1 euro. A ce prix s’ajoute une sorte de prime forfaitaire, d’un montant également très modique, lorsque l’élève franchit certaines étapes dans son éducation religieuse.

Les élèves logent chez l’habitant. “El Hadj”, par exemple, en accueille près d’une centaine dans sa – vaste – demeure. Les locataires dont les parents sont aisés acquittent un loyer peu élevé. Les autres en sont dispensés. Pour les plus âgés des élèves, un semblant de cité universitaire existe en bordure de la ville. Les logements sont minuscules et d’un dépouillement plus que monacal. Ils évoquent davantage un abri qu’un logement.

A écouter les habitants, ce qui fait l’intérêt de Maata Moulana, c’est que l’enseignement coranique et l’éducation “moderne”, du ressort du ministère de l’éducation nationale, vont de pair et se complètent. Les élèves courent de l’un à l’autre au fil de la journée.

Du coup, l’emploi du temps des enfants, même pour les plus jeunes, est bien rempli. “Cinq jours sur sept, ma fille de 8 ans va à l’école coranique de 5 h 30 du matin à 8 heures. De 8 h 30 à 12 heures, elle est sur les bancs de l’école primaire. Et elle retourne à l’école coranique de 15 heures à 17 heures. Si nous habitions dans la capitale, elle ne pourrait pas fréquenter l’école coranique plus d’une heure par jour”, raconte le père d’une gamine pleine de vie.

Pendant des années, les élèves vivent à ce rythme. “Ils peuvent rester cinq, six, sept ans chez nous”, dit “El Hadj”. Au bout du compte, les meilleurs “étudiants” quitteront Maata Moulana en étant capables de réciter par coeur – et avec une intonation précise – le Coran tout entier (soit 77 439 mots). Le cycle d’enseignement destiné aux filles est moins lourd. Il s’achève dès lors qu’elles ont appris un douzième du Coran.

Jusqu’à la fin des années 1950, Maata Moulana n’existait pas. La bourgade a été fondée par un homme connu pour sa piété et son savoir religieux, le père de l’actuel chef du village. “J’ai poursuivi dans la voie tracée”, dit “El Hadj”. En réalité, l’homme pieux, diplômé de l’université de Dakar, au Sénégal, et grand voyageur devant l’Eternel, ne s’est pas contenté de sauvegarder l’héritage et le pouvoir qui lui est attaché. Il l’a fait fructifier et a ouvert Maata Moulana sur l’extérieur, au point de drainer vers sa ville ensablée des étrangers – des Africains ou des Occidentaux – séduits par son enseignement.

Du coup, une petite communauté étrangère – des musulmans (dont des femmes) se réclamant de cette branche du soufisme tidjane – a pris racine à Maata Moulana. En témoigne la tombe anonyme d’un Belge, converti à l’islam, décédé à Maata Moulana. La colonie des “étrangers” réunit des Noirs africains, venus du Niger, du Sénégal, du Mali, quelques Espagnols originaires d’Andalousie, parfois très jeunes, convaincus d’avoir retrouvé ici leurs racines, un Noir américain, au physique de colosse, Ali le Californien, et quatre familles de Français.

Parmi eux, il y a Yann “Mansour” de Grange. Breton d’origine, enfant de Mai 68 qui a fait de lui, l’ancien élève des jésuites, un anarcho-libertaire adepte de toutes les drogues dures en vogue à l’époque, il est arrivé à Maata Moulana il y a près de quinze ans au terme d’une vie chaotique. “J’ai été instituteur en Auvergne, chanteur dans le midi de la France, charpentier dans les Pyrénées, raconte-t-il. Je me suis intéressé au sanskrit, au chinois, à la langue arabe. J’ai étudié le bouddhisme zen avant de tout laisser tomber pour mettre le cap sur l’Afrique. Il me manquait un ciment spirituel.”

Ce “ciment spirituel”, celui qui ne s’appelle pas encore Mansour le trouvera en Mauritanie, où il rencontre “El Hadj”. Des heures de discussions avec son “maître à penser”, plus quelques rêves “très, très forts“, et voilà, au début des années 1990, Yann “Mansour” installé à Maata Moulana. Il y a refait sa vie, s’est marié à Aïchatou, une Mauritanienne de vingt-cinq ans sa cadette avec qui il a eu deux enfants. La maison que le couple loue “sous la tôle” est sommaire et le train de vie modeste. “Mes revenus (moins de 200 euros par mois) se limitent aux articles publiés dans la presse locale et à quelques consultations (médecine, enseignement…)”, dit-il.

La précarité est le lot commun des immigrés européens de Maata Moulana. Plusieurs d’entre eux, certains bardés de diplômes, font des allers-retours entre l’Europe et la Mauritanie. “Ils retournent là-bas pour gagner un peu d’argent et reviennent dès qu’ils le peuvent. Ils font, en sens inverse, ce que font les Maghrébins émigrés en France ou ailleurs”, résume Mansour.

Le Breton n’est pas sûr de rester toute sa vie à Maata Moulana. Il ne parle couramment ni l’arabe ni le hassanya, la langue la plus courante en Mauritanie. Et, s’il est musulman, il n’appartient pas à la confrérie tidjane. “Je suis resté un peu rebelle dans l’âme”, explique-t-il.

“On ne quitte jamais vraiment Maata Moulana. Il y a un esprit de famille qui résiste au temps et à l’éloignement géographique”, nuance le cinéaste Abderrahmane Salem. “Un jour, à Nouakchott, raconte-t-il, j’étais en butte à la mauvaise volonté d’un employé de banque. Un de ses collègues, lorsqu’il a entendu que j’étais originaire de Maata Moulana, s’est levé et, sans dire un mot, m’a remis le papier que je réclamais.” Le cinéaste, célèbre pour la “caravane des images” qu’il organise jusque dans les villages où jamais on n’a vu de film, a d’ailleurs inclus dans sa programmation des courts métrages sur Maata Moulana, où il a passé une partie de sa jeunesse.

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