L’intégralité de l’entretien de Cheikh Mahi Niass avec L’Observateur

0
6

Sous sa mythique case de repos, le Khalife de Médina Baye vient de s’installer pour faire face, comme à son accoutumée après la prière d’Asr, aux visiteurs venus recueillir ses prières et bénédictions. Dans la solennité de linstant, marqué par son triomphal retour du Soudan, il faut trimer fort pour se frayer un chemin jusquaux pieds de sa chaise pliante. Des contours de son périple, aux péripéties de sa mission de paix, lombre de Cheikh Ibrahima Niass dans les prouesses de sa diplomatie religieuse et la situation politique tendue du pays, Cheikh Mouhamadou Mahi Niass sest entretenu avec LObservateur.
En provenance du Soudan où vous venez daccomplir une mission historique en réconciliant une dizaine de tribus dans un pays miné par une crise politique meurtrière depuis la chute de son Président Omar El-Béchir, quel état desprit vous anime présentement au milieu de vos disciples ?
Déjà, il faut savoir que le Sénégal est un grand peuple. Un peuple qui, grâce aux enseignements de ses guides religieux et à lhéritage de ses illustres saints hommes, a su comprendre lessence de la religion. Cest pourquoi, ce qui est considéré comme une prouesse de ma part est à renvoyer dans la culture de paix, de tolérance et dunité qui anime les Sénégalais de toute chapelle. En ce sens, ce travail que nous avons abattu au Soudan peut être considéré comme luvre de toute une Nation. Dailleurs, lors de mon accueil, en voyant les foules déferler le long de mon cortège, je me suis demandé quelle est la personne quils sont en train daduler. A cet instant précis, je nai pu retenir la forte émotion qui étreignait ma modeste personne. En fin de compte, cest le citoyen sénégalais qui doit être fier de lui. Parce que tout simplement Dieu, le Tout Puissant, lui a accordé une faveur à nulle autre pareille.
Pouvons-nous en savoir un peu plus sur les contours de votre déplacement depuis la cité religieuse de Médina Baye jusquau Soudan ?
En tant que Khalife de Médina Baye et représentant sur terre de Cheikh Ibrahima Niass, jai été sollicité par les autorités de ce pays, notamment le Conseil souverain de transition présidé par le Général Abdel Fattah al-Burhan, en vue dune médiation pour réconcilier ce peuple en guerre. Cette intervention fait suite aux multiples démarches entamées par les Nations Unies et lUnion africaine par le passé. Et il sest trouvé que, malgré leurs efforts sous la houlette de lÉtat soudanais, ces organisations internationales nont pas pu apaiser les tensions politiques et tribales qui ravagent ce pays. Cest ainsi que les autorités de la transition, sachant que lécrasante majorité du peuple soudanais est composée de disciples de Cheikh Al-Islam, Cheikh Ibrahima Niass, ont décidé de miser sur la diplomatie religieuse. Et ils se sont dit que seul le Khalife de Baye Niass pourrait réunir les protagonistes de ce conflit grâce à la dimension quil occupe dans la vie des citoyens de ce pays. Une fois informé de la situation, jai décidé de prendre les choses en main, pour effectuer le déplacement en compagnie dune forte délégation. Et en fin de compte, lIslam sest révélée comme lunique solution qui simposait dans cette crise.
Arrivé au Soudan, quelle a été votre principale stratégie pour arriver à instaurer la paix entre des protagonistes que ni les Nations Unies, ni les autorités politiques du pays nont pu faire déposer les armes en vue dun règlement définitif du conflit ?
Ce nest pas une question de stratégie, mais plutôt de message dont le sens est intelligible aux destinataires. Autrement dit, cest une affaire de langage. Je dirais même quil est temps que le monde arrive à comprendre que le droit international et les codes classiques ont montré leurs limites dans les règlements de conflits. Dans les pays musulmans, particulièrement en Afrique, les peuples vivent dans un paradigme en déphasage avec celui des pays occidentaux. Alors comment vouloir réconcilier des populations avec des théories quils ne maîtrisent pas ? Cest lune des principales causes de léchec des Nations Unies et des autres organisations internationales. Au lieu de partir du prisme culturel pour sadresser à ces peuples, ils importent des notions de droit quils mettent sur les tables de négociations. Tandis que les acteurs concernés sont, quant à eux, préoccupés par des problèmes dordre économique et culturel. Et pour le cas précis du Soudan, ce sont des protagonistes musulmans qui sont en guerre depuis des années. Pour pacifier un tel pays, il est fondamental de passer par le message qui les unit tous. Surtout captiver leur foi. Et pour captiver le cur dun musulman, il suffit de lui parler dAllah. Or, ce message nest rien dautre que celui de la religion musulmane, porteuse de paix universelle. Cest ce que nous avons fait après avoir réuni les parties en conflit.
Justement, comment comprendre que, malgré ce message de paix porté par l’islam, dans la majeure partie des bouleversements actuels dans le monde, ce sont des pays musulmans -comme la Lybie, le Yémen, lIrak, la Syrie etc.- qui sont en proie à des conflits sanglants ?
Cest une problématique que je venais dévoquer avec les fidèles qui mentourent pour les imprégner des enjeux des conflits dans le monde et de la géopolitique internationale. Il faut savoir quen réalité, tous ces pays que vous venez de citer sont dans des guerres importées. Car, par la grâce de Dieu, les pays arabes, notamment ceux africains, regorgent de richesses énormes convoitées de part et dautre. Cest lexploitation en vue de laccaparement de cette richesse par des puissances étrangères qui est actuellement au centre de ces conflits. Principalement, cest le gaz et le pétrole. Heureusement pour certains pays, il y a des leaders qui se sont levés pour dire non à cette exploitation. La plupart dentre eux ont été froidement exécutés, à limage de Kadhafi et Saddam Hussein. Ceux qui se sont pliés au diktat étranger, sont épargnés et honorés aux plus hautes instances internationales. Cest dans cette logique quon voit des pays musulmans ravagés par des conflits internes. Et au lieu de les secourir pour apaiser les flammes, les leaders des Nations laissent faire. Dailleurs, au cours de nos échanges, le président du Conseil souverain de transition du Soudan ma fait savoir que les tueries dans son pays sont luvre de politiciens tapis dans lombre des Occidentaux. Après leurs machinations, ils retournent rendre compte à leurs maîtres étrangers qui, à leur tour, viennent en sauveurs afin de capter les ressources du pays.
Il y a un mois seulement, des centaines de morts ont été dénombrés dans ce conflit soudanais, notamment dans la zone du Darfour que vous avez sillonnée à travers votre caravane de la paix. Quelles ont été les contraintes le long de ce périple avec tous les risques que ce trajet implique ?
Cétait risqué, mais les contraintes, il ny en a pas eu véritablement. Parce quà notre arrivée, lEtat soudanais a mis tous les moyens à notre disposition pour quon puisse réussir la mission. Au cours de mon périple également jusquau Darfour, considéré comme une zone hautement dangereuse, dans chaque région que jai foulée, cest le gouverneur lui-même qui maccompagnait. Pour dire que ma mission était prise au sérieux dans cette contrée où des milliers de morts ont été comptés depuis léclatement du conflit. Surtout quau regard de la gravité des hostilités, le gouvernement soudanais ainsi que les Nations Unies avaient compris que cette instabilité risquait de se propager jusquau Tchad voisin pour ensuite affecter toute cette sous-région. Je me rappelle quà chacune des étapes de ma caravane, dans les différentes tribus, il suffisait seulement que les chefs entendent parler de la présence du Khalife de Cheikh Ibrahima Niass dans le territoire pour quils consentent à déposer les armes. A lévocation du nom de leur guide spirituel, les rancurs se dissipaient pour laisser place à la joie. Dans cette ferveur, les foules se déchaînaient autour de la caravane de paix comme dans un pays qui navait jamais connu de guerre. Cest dans cette ambiance de paix et dunion couverte par lombre de Baye Niass que jai réuni les groupes en conflit pour les réconcilier au nom de lIslam.
Votre retour en triomphe au pays a coïncidé avec un contexte politique national tendu, marqué par le durcissement des relations entre le pouvoir et lopposition en perspective des élections législatives. En ce sens, quel message avez-vous à adresser à la classe politique ?
Ce sont tous des citoyens du pays qui aspirent à diriger. Cependant, il est évident quon ne peut pas les tester tous en même temps. Donc, il faut que certains gouvernent, dautres sopposent. Cette réalité, personne dentre nous ne la conteste. Toutefois, sans oublier leur devoir de respecter les institutions du pays. En cela, il faut voir une institution en la personne du Président, de la même manière aussi pour lhomme de tenue, quil soit policier, gendarme, militaire ou même le chef du quartier. Et après le Président actuel, on doit faire preuve du même respect en la personne qui le succèdera à la tête du pays. Au Sénégal, on se vante davoir un pays dintellectuels. Mais malheureusement, cette donne ne se reflète pas dans notre culture de tous les jours. Les frictions, la haine et les insanités ont fini de plomber le pays et les relations humaines. Tout ceci pour des querelles qui ne sont pas à lordre des priorités. Si, contrairement à eux, nous, les religieux, sommes les seuls capables de raisonner les populations, cest parce que tout simplement, on communique dans un langage de paix et de savoir. Donc, il est temps que les acteurs politiques se ressaisissent, si vraiment ils sont préoccupés par lavenir du pays. Cest mieux que dattiser le feu pour une compétition électorale loin devant nous. Cest à quoi jinvite toute la classe politique, pour que la paix puisse toujours régner au Sénégal.
FALILOU MBALLO

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici